Partout autour de nous trônent des torrents d’images directement livrées à nos cerveaux, qui les absorbent ; la publicité, la télévision, le cinéma, les réseaux sociaux regorgent de propositions qui nous évitent de lire. Nous passons nos vies à regarder, et regarder n’exige pas d’efforts pour nos esprits. C’est un exercice facile, peu énergivore, envoûtant.
Nous absorbons.
Nous sommes, tous ensemble, plongés dans une crise de l’attention et de la concentration, car les géants qui chassent dans le domaine du divertissement ont développé des modèles économiques basés sur le temps passé devant les écrans ; plus nous les regardons, et plus ils gagnent de l’argent. Toute leur stratégie est de capter notre attention, notre temps de cerveau disponible.
Ces images nous sont fournies ; elles ne sont jamais une émanation de nos imaginations et de nos esprits. Elles permettent de nous évader, de parcourir des paysages fabuleux, rencontrer des personnages formidables, participer à des histoires merveilleuses.
Elles permettent aussi de nous vendre des produits dont nous n’avons pas besoin.
Elles détruisent, petit à petit, notre capacité à créer nos propres images intrapsychiques. Lorsque tout vous est fourni, pourquoi fournir le moindre effort ?
Dans 1984 (première partie, ch.3), George Orwell déploie le concept de double pensée (doublethink) : le fait d’avoir, en soi, deux croyances en même temps, et penser que les deux sont vraies. Autrement dit : croire délibérément aux mensonges alors que l’on sait qu’ils sont faux, adopter simultanément une chose et son contraire, et il explique comment cela produit une désintégration de la conscience (rappel : les 3 slogans du Parti dans 1984 : « La guerre, c’est la paix », « La liberté, c’est l’esclavage », « L’ignorance, c’est la force ».).
Or, la publicité et tous les autres vecteurs de double pensées évoqués plus haut dans ce texte nous mettent dans une situation d’omniprésente assimilation ; le fait d’être constamment en train d’absorber des croyances qui ne sont pas les nôtres, et qui polluent puis manipulent nos idées puis nos actes.
Comment imaginer quoi que ce soit si les images sont constamment construites, fournies, créées pour nous ?
Pour nous défendre et combattre les doubles pensées proposées par l’économie de l’attention et des écrans, nous devons apprendre à lire pour stimuler notre propre imagination, cultiver nos propres croyances. Nous avons tous besoin de ces compétences pour nous défendre face à ce qui nous est fourni, pour préserver nos esprits, développer notre empathie, nos capacités cognitives, et conserver notre esprit-critique.